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Redessiner la culture matérielle du futur : un entretien autour du design avec Jocelyn de Noblet

Des idées pour le design du futur : la fin de l'obsolescence programmée?
Des idées pour le design du futur : la fin de l'obsolescence programmée?

Quels défis pour le designer face aux conditions matérielles du monde de demain?

Alors qu’il achève la rédaction de son livre « Concevoir autrement. Quel design pour un futur incertain ? » Jocelyn de Noblet, professeur, docteur en design industriel et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, nous livre sa définition du design et évoque pour nous, avec l’attention d’un homme inquiet pour les générations futures, les enjeux concrets auxquels devront faire face les citoyens de demain. De nos comportements de consommation à nos modes de vie en ville, le futur nous promet bien des sacrifices…

Bonjour Jocelyn De Noblet, vous êtes l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire du design industriel. Vous vous êtes attaché au cours de votre foisonnant parcours intellectuel à donner une définition claire de cette discipline qu’on a pu confondre tantôt avec stylisme, tantôt avec ingéniérie. Quelle définition en donneriez-vous aujourd’hui ?

Ma définition est simple : le design, c’est la conception d’un objet complètement nouveau. Je privilégie cette conception anglo-saxonne par rapport à la définition française. En anglais on utilise par exemple le terme de « hair designer » pour caractériser un coiffeur qui invente une coupe – s’il ne fait que coiffer ce sera alors un « hair-dresser ». Alors qu’en France il y a plusieurs définitions différentes du mot : on l’utilise parfois pour désigner un objet à la mode, un objet qui a du style, ou même un objet tout simplement décoré.

L'ouvrage de Jocelyn de Noblet : Quel design pour un futur incertain ?

Conférence de Jocelyn de Noblet : « Quel design pour un futur incertain ? »

Les technologies de l’information et de la communication ont bouleversé nos habitudes de vie. Les entreprises françaises se doivent d’innover pour survivre face à une rude concurrence internationale. Selon vous, quel rôle le designer a-t-il à jouer face à cette révolution technologique ?

D’abord, il faut noter qu’il y a deux catégories d’objets : ceux qui sont conçus avec des éléments mécaniques, comme un Légo par exemple, où chaque pièce joue un rôle important, et ceux qui sont conçus avec des composants informatiques : ici les composantes n’ont plus rien à voir avec la forme de l’objet. A ce moment là, la forme peut être inventée.

C’est là que le designer va intervenir et donner une dimension culturelle et symbolique à l’objet. Dans le cas des téléphones portables, 90% de ces téléphones sont donnés gratuitement avec un abonnement téléphonique. Le rôle du designer est donc la plupart du temps de dessiner un objet qui coûtera le moins cher possible au fournisseur d’accès. Et contrairement au cas des objets mécaniques, le designer va pouvoir davantage travailler sur le stylisme dans le cas de l’objet électronique.

Je travaille actuellement sur le thème du design du futur ; autrement dit, comment concevoir notre culture matérielle par rapport à un futur incertain. Je me situe donc comme un designer généraliste de la culture matérielle qui cherche des solutions.

Mon point de vue part du constat suivant : nos perspectives actuelles sont le réchauffement climatique, l’augmentation du peuplement et la pénurie des matières premières. Actuellement notre culture matérielle dépasse les ressources de notre planète. L’épuisement des ressources va modifier considérablement nos comportements. Et cela va avoir un impact sur le rôle du design.

Prenons l’exemple de l’obsolescence programmée : auparavant, le rôle du designer était de rendre régulièrement obsolètes les formes des objets domestiques, afin que les consommateurs continuent d’acheter. Les statistiques montrent effectivement que 70% des objets électro-domestiques sont jetés alors qu’ils pourraient encore servir.

Aujourd’hui le designer se trouve à mon avis dans une situation différente. Il n’a pas seulement l’obligation de plaire au client, il devrait aussi avoir l’obligation de prendre en compte la déconstruction de l’objet qui permette de le recycler. Je fais ici référence au concept « Cradle to Cradle » – « Du berceau au berceau » en français – qui a été élaboré à la fin des années 80 par le chimiste allemand Michael Braungart et l’architecte américain William McDonough. Pour simplifier, cette théorie explique qu’un produit fabriqué doit pouvoir, une fois recyclé, produire à nouveau le même produit.

 

"Cradle to Cradle", un ouvrage de William Mc Donough et Michael Braungart

« Cradle to Cradle », un ouvrage de William Mc Donough et Michael Braungart

Ainsi à l’avenir, notre culture matérielle va changer. Il faudra économiser sur les matières premières et apprendre à recycler nos objets. Même si le constat est un peu difficile à accepter, il va falloir s’adapter, et le rôle du designer sera de dessiner les objets du futur en rapport avec ce problème de pénurie.

La perception de l’espace public a elle aussi été révolutionnée par ces nouvelles technologies. Comment imaginez-vous la ville de demain, à travers ses usages, ses formes, ses espaces ?

Justement, l’autre domaine où le designer va avoir un rôle important à jouer est la domotique. A l’avenir ce seront 120 millions de personnes âgées en Europe qui voudront vieillir en restant chez elles. Il faudra aménager leurs intérieurs en ce sens. C’est un marché énorme à mon avis, qui concerne les personnes âgées mais aussi les malades, les handicapés…

Dans le cas des villes, il va s’agir de réfléchir à des villes sans voitures. La question est : peut-on supprimer l’automobile en ville ? Ma réponse est oui, mais à condition de faire des sacrifices. Si on supprime la voiture en ville, il faudra multiplier par trois les transports en commun, les services de vélo électrique, et les bureaux de voisinage.

Que sont ces bureaux de voisinage ? Ce sont des ensembles de 250 à 300 bureaux équipés en informatique, avec salles de téléconférences au sous-sol, conçus pour les travailleurs du secteur tertiaire, et qui se situent à moins de dix minutes de leur domicile. Cette idée est basée sur celle de Fulgence Bienvenüe, l’ingénieur qui est à l’origine du métro parisien : selon lui chaque station de métro devait se trouver à moins de dix minutes à pied pour chaque habitant de la ville.

Si on revient aux bureaux de voisinage, ce sont aujourd’hui environ 300 millions de travailleurs européens qui sont dans ce cas. Cela modifierait complètement l’organisation de nos villes.
Aussi, pour nos futures mégapoles de 10 à 15 millions d’habitants, le problème sera d’assurer leur autosuffisance énergétique.

Bureaux de voisinage et salles de téléconférences : les lieux de travail révolutionnés

Bureaux de voisinage, salles de téléconférences : futurs lieux de travail?

Comment le design urbain peut-il à votre avis contribuer à humaniser nos villes futures, qui seront de plus en plus saturées de technologies ?

Comme je l’ai dit précédemment, la première mesure serait de supprimer l’automobile. Encore faut-il le faire de manière intelligente. En Chine par exemple, faire fonctionner une voiture électrique est aussi polluant qu’utiliser une voiture diesel en France.

La ville du futur peut se construire, mais cela demandera des sacrifices. On pourrait aménager nos villes différemment : comme je l’ai déjà dit, multiplier les transports en commun, utiliser un vélo, ou encore, pour réduire l’impact des transports de marchandises, aménager nos immeubles différemment : prévoir par exemple des petits containers dans chaque immeuble pour éviter des heures de transport aux marchandises.

Pour moi, dessiner le futur c’est être capable de concevoir le monde autrement. Il est parfois désagréable de changer mais cela peut fonctionner, et surtout nous allons nous trouver dans l’obligation d’économiser. Il n’est plus possible de vivre comme dans les années 60. Les voitures, les avions, tout cela fait partie du passé ! Les entreprises l’ont déjà compris : 80% des voyages d’affaires peuvent être remplacés par des séances de négociation en salles de téléconférences. Cela permet de réaliser des économies conséquentes.

Face à ces mutations, le designer est dans l’obligation de se réinventer. Le métier n’a pas changé mais il doit évoluer pour répondre aux besoins du futur, autrement dit : redessiner la culture matérielle du futur.

Plusieurs initiatives sont en cours afin d’introduire plus de design dans le processus industriel français (cours de design thinking dans les universités, subventions publiques aux entreprises)  Croyez-vous qu’un processus vertueux de l’innovation soit en  développement en France, même s’i est encore balbutiant ?

Je ne suis pas du tout persuadé que la société accepte les changements dont je viens de vous parler. Le design du futur a pas mal de côtés désagréables. Je ne fais pas de politique, je cherche des solutions, et je constate qu’on ne peut plus se permettre de jeter. Les discours actuels reprennent toujours le registre de l’hyper-consommation. Le design permettrait de vendre plus. Or le monde a changé ! Il n’y a pas de réelle prise de conscience des enjeux liés à l’environnement. Les hommes politiques ne parlent pas beaucoup des problèmes de climat. Quand on les entend, on est toujours dans une société des années 60.

Je suis plutôt pessimiste, à vrai dire, mais cela ne m’empêche pas d’avoir envie de faire quelque chose, et de proposer des solutions pour les générations futures.

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