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« La concertation, cela ne s’improvise pas » : la pratique du métier d’urbaniste selon Jean-Pierre Charbonneau

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Fort de son expérience en tant qu’urbaniste, et avec le regard aiguisé du consultant, Jean-Pierre Charbonneau nous propose une analyse critique de l’évolution des pratiques de l’espace public.

Quelles sont les attentes inédites des usagers ? Quels sont les phénomènes qui au contraire, n’ont rien de nouveau ? C’est dans le souci de fuir les poncifs que l’urbaniste nous livre sa vision de ce métier complexe, à la croisée de plusieurs disciplines et situé au coeur de la vie citoyenne.

Que pensez-vous de l’idée d’intégrer à la réflexion de l’urbaniste une approche plus centrée sur l’usager, notamment par l’apport d’autres regards, celui de l’ergonome, du sociologue, du paysagiste ou de l’architecte…?

Pour moi une des dimensions du métier d’urbaniste, c’est justement de s’intéresser à l’usager. Certes nous sommes, du fait de notre métier, amenés à travailler sur l’urbain comme sujet complexe par nature et qui possède des dimensions à la fois techniques, économiques mais aussi politiques ou sociologiques.

Mais ce n’est pas un métier abstrait : toute approche d’urbaniste doit s’intéresser aux usagers, aux utilisateurs des lieux de la cité. On le fait à partir de la connaissance qu’on en a soi-même, parfois de la sociologie, surtout en s’appuyant sur un travail de concertation, obligatoire pour approcher la réalité. Je ne parle pas d’une idéologie de la concertation mais bien d’une facette de notre métier : il s’agit d’alimenter notre propos par ceux des personnes qui vivent la ville.

Ensuite, faire appel à d’autres métiers – l’architecte, le sociologue, le paysagiste etc. – est normal car les urbanistes ne sont pas omnipotents. Nous avons besoin de ces spécialistes pour, à partir de la dynamique d’un territoire, le transformer. Cela étant, on ne fait pas appel systématiquement à ces professions sur chaque projet, mais devons savoir solliciter les bonnes personnes, au bon moment en fonction de l’importance et de la nature du sujet à traiter.

Du boom des réseaux sociaux aux flash-mobs, il semble y avoir un besoin accru des populations à communiquer, à se rassembler, à collaborer. Pensez-vous qu’il y ait une réelle évolution des attentes des usagers de l’espace public en ce sens ?

En fait il y a une dimension de l’espace public aujourd’hui qui n’existait pas cela fait vingt ans. Depuis les grandes rénovations de Barcelone, Lyon, Nantes et d’autres, il existe une réelle demande de qualité d’urbanité. Elle touche la vie en général et la ville en particulier. Cela peut concerner aussi bien la façon dont on va faire ses courses, la manière dont sont aménagées les sorties d’écoles ou l’espace public en général. Et cette demande de qualité est devenue un véritable enjeu politique.

Les flash-mobs et autres rassemblements ne sont que des manifestations renouvelées de la vie dans l’espace public. A mon avis ce sont des phénomènes mineurs par rapport à la réalité de ce mouvement général qu’est le rôle de l’espace public dans la qualité de la vie urbaine et qui a touché toute l’Europe : Barcelone, Lyon, Bordeaux, les villes allemandes, italiennes, espagnoles, Londres…

Les quais à Lyon © Didier Boy de la Tour

Les quais à Lyon © Didier Boy de la Tour

Le mobilier urbain, qui conditionne nos activités en ville, propose-t-il à votre avis des réponses suffisantes aux attentes des usagers, qu’elles soient liées à ces besoins de convivialité, de sécurité, etc. ?

J’ai eu à m’occuper il y a longtemps de la ligne de mobilier urbain de la ville de Lyon et du Grand Lyon. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Marc Aurel. Nous avons développé deux lignes : l’une plutôt onirique et l’autre plus classique que Marc a eu à dessiner au sein de l’Atelier Wilmotte. Paradoxalement, ce que je défends, c’est d’abord de vider les espaces de ce qui les encombre, y compris le mobilier urbain. Eviter de les remplir de mille objets qui les rendent difficiles à pratiquer, se dégradent et coûtent cher aux municipalités.

Ensuite, il y a des fonctions essentielles à assurer comme le fait de s’asseoir. Bien sûr il faut que les bancs répondent aux besoins des usagers mais attention, ils focalisent des conflits en ville qui vont bien au-delà de leur fonction ou de leur ergonomie. Dans beaucoup d’endroits, il est impossible de mettre un banc tant on a peur que des SDF s’y installent. D’où la dimension politique que prend souvent leur implantation. En réponse à ce problème, nous avions créé, à Saint-Etienne, des assises pour une seule personne. Je continue à les préconiser dans des sites où nous savons que nous ne réussirons pas à poser des bancs.

Un autre mobilier dont la présence est nécessaire est l’Abribus. De ce fait, il faut lui donner toute son importance et sa visibilité et lui adjoindre les services dont nous avons besoin en ville. Marc Aurel a répondu, avec la RATP, à cet enjeu de faire de l’Abribus un lieu urbain.

Je me méfie donc de l’idée qu’il faudrait multiplier les mobiliers urbains. Cela coûte cher aux municipalités pour les entretenir, cher ensuite pour vider les espaces de ce qui les encombre et qui justement pénalise les usages.

A votre avis, quel est l’impact que peut avoir un mobilier urbain de qualité sur le rapport des usagers à leur ville, à leur quartier ?

 A l’échelle du Grand Lyon, il avait été dès le début décidé que serait installé le même mobilier dans les centres et dans les banlieues. C’était un des marqueurs de la volonté politique d’une unité de qualité des lieux et de traitement des populations. Quelques décennies après, je pense que l’on peut s’affranchir de cette règle car cet engagement n’est plus à prouver, il est là et la plupart des acteurs sont d’accord sur le principe.

Reste qu’il faut entretenir le mobilier. Il peut en effet être soumis à de rudes conditions, voire à des violences, en banlieue comme en centre-ville. Le sujet de la maintenance est donc une obligation de la collectivité. Dans le cas contraire, les dégradations mêmes stigmatisent et les quartiers et les populations qui y habitent.

La concertation : entre autres, un travail d'information

La concertation : entre autres, un travail d’information

 La participation des usagers à la maîtrise d’ouvrage, est-ce un phénomène qui, selon vous, sera amené à se développer à l’avenir ? 

Certes les gens sont plus demandeurs qu’avant et je le constate à chaque projet. Bien entendu, il est nécessaire de les prendre en compte. Mais je pratique comme bien d’autres la concertation depuis 25 ans : elle n’est pas un thème nouveau, un supplément d’âme tout à coup censé sublimer l’action urbaine. C’est une pratique professionnelle qui d’ailleurs ne s’improvise pas. Il faut par exemple être capable d’aller chercher des populations peu présentes dans les réunions, toucher des milieux sociaux différents, gérer des plannings de discussion, présenter des documents compréhensibles, etc.

Elle n’est pas non plus une fin en soi. Quand j’ai commencé à travailler dans les grands ensembles, elle était souvent considérée comme telle. Mais poser des questions ne suffit pas. Elle doit être au service de la résolution de problèmes réels, de changements nécessaires, de projets, de politiques publiques. Il n’est pas rare que l’on concerte toute une année sans qu’au bout du compte rien n’ait changé, entraînant déception et perte de confiance de la part du public !

On entend souvent parler d’une « nouvelle approche de l’urbain ». Alors que la prise en compte de l’usager et la participation font partie de nos obligations, existent depuis longtemps. Bien sûr il faut les conduire de manière professionnelle : travailler le programme puis le projet, rencontrer les multiples usagers, écouter, retravailler le projet, et ainsi de suite… Prenons garde que les concepts soi-disant nouveaux ne soient pas seulement la marque de l’amnésie qui prévaudrait dans le travail sur les villes !

http://jpcharbonneau-urbaniste.com

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